Ceci est un Article invité d’Amandine.  Angkor est la première image qui vient en tête à l’évocation du Cambodge : ses temples sont l’attraction touristique principale du pays et l’une des plus grandes fierté du peuple Khmer. L’archéologie a désormais une place centrale pour ce peuple, et avec elle, l’histoire ancienne et glorieuse du pays. J’ai savouré la découverte des temples, principalement celle des temples éloignés, perdus dans la jungle.

Je vous emmène à la découverte de l’archéologie khmère sous un angle spécifique : celui des murs des temples angkoriens.

Ceux-ci sont pleins de ressources : témoins historiques, ils renferment une mine d’informations sur la civilisation angkorienne.
Mais ces murs sont aussi tout simplement beaux et touchants, d’une façon assez unique et bien différente de ce que j’ai pu ressentir par exemple en Amérique latine au contact des sites incas.

Les murs des temples, fenêtres sur le passé

 

Contrairement aux temples des civilisations que j’ai pu découvrir en Amérique du Sud (exception faite des Moches), les murs d’Angkor sont de véritables livres ouverts. Au-delà de belles décorations de danseuses dénudées, les murs de ces cités regorgent de détails sur l’époque angkorienne, la manière de vivre des Khmers et les représentations qu’ils avaient du monde, de leur roi et de leur empire.

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Scène de lutte sur un bas relief du temple Banteay Srei

Les Khmers n’ayant pas laissé de documents écrits, les murs sont pratiquement les seules traces en possession des archéologues pour comprendre l’histoire de ce peuple. Cela revient à reconstituer l’histoire romaine à partir de stèles et de ruines, sans l’aide des textes des hommes politiques et philosophes de l’époque. Un vrai challenge !

Une mythologie taillée dans la pierre

 

Une des plus célèbre scène des murs d’Angkor se trouve à Angkor Vat : le barattage de la mer de lait (Amritamanthana), mythe cosmologique de l’hindouisme.

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Apsaras du temple de Preah Khan

Celui-ci raconte l’histoire de la recherche de l’immortalité par les dieux et les démons, assistés par Vishnou. Ils suivirent un procédé très complexe impliquant une montagne à inverser pour en poser le sommet sur une carapace de tortue géante afin de la faire tourner : banal quoi ! Le but ? Extraire l’Amrita, nectar d’immortalité de Kshirodadhî, la mer de lait.

Mais la mythologie n’est pas la seule Histoire présente sur ces murs.

Les métiers des murs d’Angkor : patrimoine rescapé

 

Au-delà d’une porte vers la philosophie de l’époque, les murs des temples sont précieux, et ce d’autant plus au regard de l’histoire récente du pays.

Les Khmers Rouges ont tenté d’effacer la culture khmère : religion, traditions, coutumes … Mais les murs ont préservé de l’oubli et de la folie des hommes des savoirs qui renaissent actuellement de leurs cendres.

La danse des Apsaras

 

Danseuses Apsaras de nos jours

Danseuses Apsaras de nos jours

Cette ancienne danse angkorienne, d’inspiration religieuse, daterait d’il y a plus de mille ans, mais les Khmers Rouges ont tenté de l’anéantir, jugeant cet art trop élitiste.

Heureusement, les murs des temples angkoriens regorgent de jeunes femmes à la silhouette gracile, légèrement vêtue et parées de bijoux, aux mouvements et expressions détaillés : les mouvements de danse sont ainsi clairement identifiables, surtout au niveau des positions des mains.

Si l’essence a été préservée grâce aux murs, la renaissance de cette danse doit beaucoup aux rares artistes survivants du génocide, qui ont travaillés dur pour reconstituer et transmettre cet héritage. Avec plus de 4.000 postures codifiées au répertoire de base, 10 ans d’apprentissage sont nécessaires pour pouvoir accéder au statut de danseuse Apsara.

Malgré ce travail de préservation et de transmission, les spectacles d’Apsara de nos jours ont changé dans leur fond et leur forme : ils ne sont plus réservés aux cérémonies et ont évolués sous l’influence de la culture Thaï. (Si, d’ailleurs, vous souhaitez découvrir la riche culture thaïlandaise, vous pouvez opter pour un Circuit en Thailande avec Asia)

A présent les Khmers marquent un fort attachement à cet art, déclaré Chef-d’oeuvre du patrimoine oral et immatériel de l’Humanité en 2003.

La boxe khmère

 

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Rahu en plein combat au temple Banteay Chmar

Si la boxe thaï s’est taillée une réputation internationale, la boxe khmère, elle, reste beaucoup moins connue. Et l’histoire tumultueuse de ce pays y est, une fois encore, pour quelque chose.

Aussi appelée Prodal serey ou Prodal boran, cette boxe provient du Kun daï, une discipline militaire de combat au corps à corps datant de l’Empire Khmer au IXe siècle. Cet art martial, véritable « danse du tigre », a connu son apogée à la belle époque d’Angkor, aux XII et XIIIe siècles, pour ensuite sombrer dans le déclin avec la civilisation angkorienne.

Mais l’Histoire s’est acharné sur cet art : d’abord avec les Khmers Rouges, chassant et tuant les maîtres de cette discipline, ensuite avec les Vietnamiens, à la libération du pays, qui imposèrent la boxe anglaise et interdirent la boxe locale, jugée trop dangereuse. Plus qu’un sport, c’est l’identité cambodgienne, attachée à ses origines et son passé guerrier, qui effraye ses détracteurs.

Cette boxe a été codifiée par l’administration française durant le protectorat, au début du XXe siècle. Aujourd’hui sport national, cette boxe libre est redevenue populaire au Cambodge.

Ce qui a sauvé cet art ? Les murs d’Angkor, une fois de plus ! Mais aussi la persévérance et la passion des maîtres de boxe qui ont réussi à fuir le Khmers Rouges.

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Illustration de l’utilisation des coudes lors des combat

Sur les murs des temples, plus vieux manuel de cette discipline ancestrale, sont dessinés des positions bien précises : des coups de pieds dans la tête, une technique pour contrer une attaque arrière …

Le Kun Khmer de nos jours n’est néanmoins qu’une pâle copie des arts martiaux des ancêtres, l’actuel ne contenant que 36 techniques contre des milliers pour l’ancienne.
Cette boxe se caractérise par son combat au corps à corps, avec beaucoup des coups de coude et de genoux, ainsi que sa recherche de solutions efficaces et radicales : cette boxe militaire a été étudiée pour tuer son ennemi en temps de guerre.

Aujourd’hui, les combattants ne se battent plus pour défendre le pays, mais pour l’honneur. Ils n’en gagnent pas leur vie, et ont généralement un métier à côté pour survivre : charcutier, serveur, … Les stars du ring mènent une double vie pour joindre les deux bouts.

Le tissage de la soie

 

Jusqu'à 15 fils de cocon pour 1 fil à soie

Jusqu’à 15 fils de cocon pour 1 fil à soie

La soie du Cambodge a le vent en poupe, et à raison : c’est une des plus fines et des plus raffinées au monde. Et ce savoir a, une fois de plus, failli être perdu.
Avec le génocide des Khmers Rouges, toute une génération khmère a quasiment disparu, emportant dans la tombe ce savoir.

Aujourd’hui, plusieurs exploitations font revivre cette activité ancestrale. Celles-ci sont souvent dirigées par des étrangers tombés amoureux du Cambodge et de ses vers à soie. C’est le cas de Kikuo Morimoto, un Japonais, et de Budd Gibbons, un Américain, tous deux mariés à une Cambodgienne (il ne s’agit bien entendu pas de la même femme pour ces 2 hommes). Nous avons rencontré Budd à son exploitation près de Kompong Thom et avons ainsi pu découvrir les secrets de la fabrication de leur soie.

Le véritable ouvrier derrière ces magnifiques tissus ? Le ver à soie du Cambodge : le bombyx du mûrier. Blanc à la naissance, il prend une couleur jaune lorsqu’il se met à produire de la soie pour faire son cocon et devenir papillon. C’est la couleur jaune de son cocon qui a valut à la soie cambodgienne la réputation d’être faite en or.

Malheureusement pour ces vers, ils ne deviendront jamais papillon : les cocons sont mis dans une marmite d’eau bouillante.

Fileuses

Fileuses

Une légende raconte qu’il y a 5.000 ans, l’impératrice chinoise Xi Ling-Shi buvait son thé à l’ombre d’un mûrier et qu’un cocon de vers à soie tomba dans sa tasse. L’impératrice, en tentant de le récupérer, tira sur un fil, qui s’étendait toujours plus et paraissait sans fin. Le fil était si doux que l’impératrice décida de s’en faire un tissu. Et c’est ainsi que serait née la sériciculture.
Même si l’on n’utilise plus l’eau du thé, la recette n’a pas changé depuis lors.

Un cocon de soie cambodgienne produit entre 200 et 300 mètres de fil, là où en Chine et au Japon, un cocon fournit plus d’un kilomètre, mais d’une moins bonne qualité. Au Cambodge, pour produire une étoffe, toute une communauté (souvent composée de femmes) s’articule autour des métiers à tisser : il y a celles qui filent, celles qui tissent et celle qui teignent.

Que ce soit la boxe, la danse ou le tissage, ces métiers qui viennent de loin ont pu être préservés grâce aux gravures des temples et à la persévérance de certains Hommes. Ces traditions perdurent aujourd’hui et permettent au Cambodgiens de relever la tête et de se reconnecter à leur culture et à leurs racines.

Ces pierres ne sont pas seulement riches en histoires : elles sont aussi chargées en émotions.

Vécus et sentiments des pierres khmères

 

Que l’on soit ou non un amoureux des pierres et de l’Histoire, se retrouver au milieu des constructions angkoriennes ne laisse pas de marbre. Ces temples envahis par la végétation, ces gravures murales accueillantes, ces visages souriants … On a vite fait de se retrouver séduit par ces mystérieuses constructions.

Et moi ? Je n’ai pas échappé à cette attirance ! Amoureuse de vielles pierres et de mystères archéologiques, j’ai été touchée en plein coeur par ces temples perdus dans la jungle.

Je n’ai pas pu m’empêcher de comparer ce que je voyais et ce que je ressentais avec mes expériences archéologiques en Amérique du Sud, et particulièrement au Pérou.

Temples khmers VS temples incas

 

Apsaras au 3ème niveau du temple d'Angkor Vat

Apsaras au 3ème niveau du temple d’Angkor Vat

Chronologiquement parlant, la civilisation angkorienne a connu son apogée au XII et XIIIe siècles, alors que la civilisation inca est apparue au XVIe siècle.

Bien sûr, comparer les constructions de deux civilisations séparées par des milliers de kilomètres n’a en soit pas de sens. Mais l’on a tendance à prendre des points de repères sur ce que l’on connait pour étudier ce que l’on découvre. C’est ainsi qu’automatiquement, je me suis surprise à penser à mes voyages au Pérou et à mes ressentis, très différents de mes impressions lors de ce voyage au Cambodge.

Ces impressions et comparaisons entre les temples khmers et incas sont de 3 ordres : l’état, la technique et la beauté.

L’état des temples

 

Les temples incas m’ont impressionnés pour leur perfection : les pierres n’ont pas bougé, il est toujours impossible d’y insérer même une feuille de papier, tant la précision est millimétrique.

Bien sûr, il existe certains temples dont il ne reste rien ou presque, comme à Tiwanaku en Bolivie (temple pré-inca), mais beaucoup de temples ont encore des murs vaillants qui résistent au temps, aux envahisseurs et aux séismes : le Machu Picchu, Ollantaytambo …

A côté, les temples angkoriens semblent provenir d’un autre âge, tant la végétation les a envahis. Beaucoup de temples ont été l’objet de travaux de restauration (ou plutôt de reconstruction), mais certains ont gardé leur cachet de « temples perdus », comme si nous étions les premiers explorateurs à franchir leur enceinte. C’est magique de voir ces arbres pousser au milieu des pierres, ces racines soulever des murs … Je me croyais en plein animé de Miyazaki, avec ces airs de « château dans le ciel » … Le temple qui m’a le plus touché pour son aspect mystique est celui de Beng Mealea.

Deux états donc très différents, principalement dus à leur environnement naturel, chacun ayant ses charmes et intérêts.

La technique architecturale

 

Tisseuses

Tisseuses

Le côté technique des constructions sud-américaines se marque dans l’assemblage des pierres, mais aussi dans le volume et le poids de ces pierres, certaines pesant plusieurs tonnes. Beaucoup de questions viennent alors en tête : comment ont-ils fait pour déplacer et manipuler de telles pierres ? Et pourquoi manipuler de tels volumes ?

Et au-delà du poids, l’assemblage des pierres incas impressionne également par la minutie et le caractère unique de chaque pierre : chaque pierre a des formes improbables, aux angles par innombrables, et pourtant les assemblages sont toujours parfaits.

Ce côté impressionnant au premier regard n’est pas aussi flagrant au Cambodge. C’est lorsque l’on prend la mesure du site d’Angkor et de ses fondations (sur un sol marécageux), des bassins d’eau artificiels … que la technique angkorienne impressionne. Même si la précision millimétrique existe aussi dans la civilisation angkorienne, mais les pierres ont des formes, taille et poids plus conventionnels.

La beauté des bâtiments

 

Là où la beauté des temples incas sera plus globale, sur l’ensemble d’un bâtiment aux arrêtes parfaites, la beauté khmère touche d’avantage dans le soucis du détail.

Les gravures murales sont d’une beauté et d’une finesse étonnantes : de belles danseuses suivent la progression dans le temple, un sourire au lèvre, dévoilant les secrets des pensées et de la vie quotidienne de l’époque. Le temple qui m’a le plus touché pour sa finesse est celui de Banteay Srei.

Les temples incas semblent désespérément vides : aucune gravure à l’horizon, pas de statues …
Ainsi, les constructions incas m’ont d’avantage impressionnée pour leur côté technique là où les temples cambodgiens m’ont d’avantage touchée pour la finesse de leurs détails.

Aux pieds des murs

 

Flâner devant les murs des temples angkoriens, c’est admirer une fenêtre ouverte sur le passé. J’ai été touchée par leur beauté, leur finesse et les histoires qu’ils nous racontent, entre mythologie et vie quotidienne.
Une chose est sûre, ces temples ont sûrement encore beaucoup à nous apprendre.

amandineAUTEURE : « Amandine est une passionnée de voyages, mais aussi d’archéologie et de plongée. Blogueuse-voyageuse en couple depuis 2008, elle partage sur Un sac sur le dos ses expériences et vécus, ainsi que ses conseils et réflexions. «