Nous vivons à une époque qui nous avait tout promis et qui, pourtant, nous a laissé une étrange faim.
Les rayons ploient sous le poids des objets.
Les écrans nous soufflent des désirs nouveaux avant même que les anciens aient eu le temps de disparaitre.
Chaque envie arrive avec son prix, son délai de livraison et la fausse promesse d’un soupçon de bonheur.
Nous achetons des choses qui ont le parfum neuf de la joie éphémère pendant quelques jours, puis se fondent dans le décor.
Le rêve d’hier prend la poussière de demain.
Alors nous recommençons.
Un téléphone de plus.
Une nouvelle paire de chaussures.
Un autre objet destiné à combler le vide laissé par le précédent.
Nous nous forçons à boire de l’eau salée pour apaiser notre soif.
Et pourtant, sous tout cela, quelque chose de plus ancien demeure en nous.
Une inquiétude légère.
Presque animale.
Elle revient parfois lorsque nous regardons par la fenêtre et qu’une pensée nous traverse :
Et si je partais ?
Peu importe où.
Vers les montagnes.
Vers la mer.
Vers une ville dont nous ne connaissons encore aucune rue.
Monter dans un train avec un sac sur le dos.
Se réveiller à l’aube dans un endroit inconnu.
Sentir le froid du matin sur la peau et, pendant quelques instants, ne pas savoir ce qui arrivera aujourd’hui, cette après-midi ou ,même dans une heure.
Peut-être est-ce cela qui nous manque le plus.
Non pas une chose nouvelle, mais l’incertitude.
Un monde qui n’a pas encore été décrit pour nous, noté, classé, commenté, recommandé par un algorithme.
Voilà sans doute pourquoi la route continue de nous appeler.
Les forêts.
Les montagnes.
Les plages vides.
Les endroits où le téléphone finit par perdre le réseau.
Nous voulons fatiguer nos jambes, sentir le vent sur le visage, prendre la pluie, perdre le sentier puis le retrouver.
Nous voulons, pour quelques heures, des problèmes plus simples que ceux laissés à la maison : trouver de l’eau, atteindre l’abri avant la nuit, allumer un feu, gagner un toit avant l’orage.
Alors le monde retrouve ses proportions véritables.
Le compte en banque cesse d’avoir de l’importance.
Le titre inscrit sur une carte de visite reste loin derrière.
L’homme redevient simplement un homme.
Un peu fatigué.
Un peu transi.
Mais étrangement présent.
Peut-être est-ce cela, notre escapisme moderne.
Nous ne fuyons pas toujours la réalité.
Parfois, nous fuyons vers elle.
A sa rencontre.
Nous quittons les bureaux climatisés, les écrans, les notifications et les publicités pour retrouver la pluie, la pierre, l’odeur des arbres et les conversations que personne n’interrompt pour regarder son téléphone.
Nous avons besoin de choses que l’on ne peut pas faire défiler du doigt ni fermer d’une croix dans le coin d’un écran.
Un coucher de soleil qui prend tout le temps qu’il veut.
Un silence que l’on ne peut accélérer ou effacer d’une croix.
Un silence que l’on est obligé d’habiter.
Quelqu’un assis près de nous, avec qui il n’est même pas nécessaire de parler.
La plus grande ironie reste peut-être que le capitalisme a fini par apprendre à nous vendre jusqu’à notre fuite hors de lui.
On peut acheter la « sauvagerie », « l’authenticité », la « déconnexion numérique ».
On peut payer un week-end dans une cabane de bois sans Wi-Fi.
On peut s’équiper d’une montre capable de survivre au pôle Nord, d’une veste conçue pour les tempêtes himalayennes et d’un sac à dos prévu pour la fin du monde.
Puis parcourir quelques kilomètres seulement, s’asseoir devant un feu et comprendre soudain que ce qui nous avait le plus manqué était infiniment plus simple.
Le bois qui craque.
Le ciel noir.
Quelques heures durant lesquelles personne n’attend rien de nous.
Car l’aventure commence peut-être exactement là où s’achève le confort.
Là où le plan cesse de fonctionner.
Il se met à pleuvoir.
Le train part sans nous.
Le chemin s’avère plus long que prévu.
Et derrière le prochain virage, nous ignorons encore ce qui nous attend.
C’est souvent là que naissent les histoires dont nous nous souvenons pendant des années.
Nous nous rappelons rarement une soirée passée à faire défiler des offres sur Internet.
Mais nous nous souvenons de l’orage devant lequel nous avons couru.
De l’inconnu croisé dans un refuge.
D’un train pris au milieu de la nuit.
Du goût d’un morceau de pain après dix heures de marche.
De la première lumière du soleil au bord de la forêt.
Peut-être, au fond, ne rêvons-nous pas réellement de pays lointains ni de grandes expéditions.
Peut-être avons-nous simplement la nostalgie de notre propre vie.
D’une vie qui serait encore capable de nous surprendre.
D’un instant que l’on ne peut acheter, répéter ni organiser jusqu’à la dernière minute.
De cette sensation qu’il reste encore, quelque part devant nous, une route inconnue.
Alors, de temps en temps, il faut peut-être laisser derrière soi le monde des vitrines, des écrans et des objets qui promettent le bonheur.
Passer un sac sur ses épaules.
Et partir.
Même pas très loin.
Non pas pour fuir la vie.
Mais pour voir si, quelque part sur le chemin, elle nous attend encore.