L’arrogance du petit coq. Ce récit fait suite au texte Et si tu meurs là-haut.

Je me suis cru invincible. Mon genou m’a fait plié. Je me suis cru inarrêtable. Un simple permis m’a stoppé. Voilà où mène l’orgueil et l’arrogance. A pas grand chose en fait. A un petit rien. La montagne apprend l’humilité par bien des détours. J’ai appris la première leçon dans la douleur, je prends la seconde avec sourire.

Je faisais dans le dramatique, le sensationnel, j’étais prêt à mourir là haut. Moi, l’auto-proclamé aventurier solitaire à la barbe dégarnie. Lascar, Sairecabur, Ojos del Salado, je me voyais déjà enchaîner les sommets comme, plus jeune, j’avalais les cornets de glace. N’ayant rien conquis d’insurmontable, je me bâtissais à force de “et si…”ma propre estrade. Et me voilà, stoppé bêtement dans mon élan, couchant douloureusement dans mon lit ces mots comme il y a quelques années je fus couché par mes excès de calories glacées. L’orgueil et la gourmandise, péchés menant à la même posture avachie.

On ne devient pas héraut des cimes du jour au lendemain. Ce n’est pas quelques nobles postures photographiques qui définitivement enchaîneront mon destin à la montagne. Si je dois m’élever par la force de mon caractère au dessus du destin qui devait être le mien, que cela soit en homme et non en gamin boulimique ayant soif de collectionner quelques beaux et faciles trophées. La montagne n’accorde pas de place aux geignards et aux capricieux. Elle accepte les défis que lui envoie les hommes qui la respecte mais réprimande les enfants impatients en les laissant bouder dans leur coin.

Je parle de la mort là-haut avec une légèreté indécente. Ai-je essuyé une tempête sur une niche escarpée qui glace le sang des hommes comme celui des condamnés ? Ai-je jamais perdu un compagnon dans les abîmes glacés, ravalant mes larmes gelées. Ai-je vu défiler ma vie, étouffant sous un océan de poudreuse saupoudré de regrets et d’amertumes laissant à jamais des cicatrices en mon âme comme sur ma peau ? Et ces hommes, pères, frères, amants, guides qui ont donné la vie sans le vouloir, par simple devoir, que pensent-ils de mes paroles si facilement prononcées ? Leur a t-on laissé le choix ? Que me diraient-il, ces héros ordinaires, héros d’infortune, héros malgré eux.

Aujourd’hui, je n’ai rien à perdre alors je jette ma vie sur les pierres acérées comme on jette un papier souillé dans les ordures. Mais qu’en sera-t il demain ? Qu’en sera t-il lorsque père et mari aimant, je prononcerai les mêmes mots avec cette sotte désinvolture ? Alors la mort me rappellera sans doute mes paroles. Me fera goûter lentement leur douce aigreur. Il est si facile de jeter sa vie à l’aventure lors qu’aucunement on ne la respecte. Il est bien plus difficile de devenir l’homme entrant au panthéon de ceux qui, par leur exemple de vie, on garde en mémoire.

Certes, je ne crois plus au bas quotidien, mais j’ai de hauts rêves d’absolu. Je n’ai plus 20 ans et, comme Nizan, en ces jours funestes et époque charnière, “Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie “ mais reste en moi ce souffle éternel de la jeunesse qui me pousse à croire. A espérer. Car en moi encore je crois et au fond, pour nous tous, j’espère.

Sur mes rêves de sommets, mon orgueil me fit perdre quelques plumes. J’en fais le deuil. D’autres valeurs me feront prendre mon envol. Et peut-être, un jour, le jeune coq arrêtera de chanter les deux pieds dans la merde.

D’ici là, alors que le soleil se couche, dans le patio de vieil hôtel Palace de Copiapo, attend, souriant, le jeune coq turbulent. Demain est un autre jour. Demain peut-être viendra l’espoir. Demain viendra sans doute la lumière.

Et la lumière est venu.

Défaitiste, j’ai commencé ces mots. Espérant, je les termine. Rien ne semblait vouloir fonctionner. Les rouages enrayés. Ma demande de permis stagnait (il s’est avéré plus tard que le site ne fonctionnait pas). Le centre d’information sur l’ascension fermé, personne ne sachant quand est-ce qu’il allait rouvrir. Le couple allemand ayant le même projet que moi ne répondait pas à mes mails. La seule agence que j’avais alors trouvé, permettant l’ascension, ne débutait ces dernières qu’à partir 10 décembre et ils ne répondaient pas non plus à mes appels. Je me voyais rester à ruminer mon échec, abandonné par ma belle étoile, à Copiapo, de la même manière que je maudissais ma tendinite m’ayant cloué pour l’Elbrouz, en Russie, il y a quelques mois.

J’étais allé à la station de bus hier soir. J’étais prêt à acheter un ticket de bus pour repartir en direction de San Pedro d’où j’aurai pu rejoindre l’Argentine. La machine n’a pas accepté ma carte. Aucune des machines n’a accepté ma carte. Il y avait une queue monstre au guichet. J’ai souri. Mon obstination, mon impatience n’avait pas d’importance. N’avait plus d’importance. S’il devait y avoir un signe m’affirmant d’attendre encore un peu, c’était celui-ci. Le signe. Je l’ai suivi. J’avais accepté la possibilité d’échouer de nouveau si prêt du but. Mais je gardais une flamme intérieure m’affirmant que demain, demain, lorsque la nuit sera passée, la voie sera sans doute plus claire. Au pire, il y aura d’autres occasions, d’autres montagnes, seul aujourd’hui mon orgueil souffrira. Et alors ? Qui, au fond, vraiment s’en souciera. J’avais retrouvé l’insouciance de mes débuts. L’humilité dans l’abandon. C’est avec cet état d’esprit que je termine cette page, 24h plus tard. Alors que tout, comme par miracle, s’est parfaitement emboîté. J’ai rencontré les bonnes personnes. Ces bonnes personnes m’ont aidé. Et demain je pars. Demain je pars affronter mon destin. Si je reviens, il y aura d’autres défis. Je ne me suis pas promis de réussir car seuls les fous pensent avoir toujours le dessus face à la montagne mais je me suis promis de revenir. 

Demain est un palier. Seul, là-haut, il n’y a pas de place à l’échec. Je me sens calme. Je me sens prêt. J’ai rendez-vous avec les étoiles. Souhaitez-moi bonne chance. A dans cinq jours… Vivant. Victorieux, peut-être, mais vivant je l’espère…

Suite du récit Ojos del Salado – – Ma première rencontre avec les étoiles