« Bilbao est un prodige culturel dans un désert industriel. »

Je retranscris les mots à l’accent chantant de mon guide qui a de la bouteille.

Il ne raconte pas de mémoire, comme une soupe tout droit sortie de Wikipedia, il parle du vécu. Du sien.

Ses yeux se plissent, son front ridé s’étire, son visage s’éclaire et ses mains s’agitent.

Sa mémoire convoque des souvenirs qu’il nous restitue dans une langue qui n’est pas la sienne.

 

Quelques approximations plus tard, on est captivé par le personnage.

On en oublie de regarder et on ne fait pratiquement qu’écouter.

Les rues passent, les noms que je devrai retenir, défilent et s’amoncellent.

Problème, pas de carnet.

« Ici, tu devrais acheter des chapeaux et des bérets, ils font des bons bérets.

Et là, c’est des confiseries, père en fils, bonne adresse, 5e génération ! »

Je fais du lèche vitrine et essaie de mémoriser l’adresse. En vain.

« J’y allais quand j’étais petit.

Là j’étais enfant de choeur à l’Eglise.

Là c’est là où il y a la meilleure charcuterie de Bilbao. »

(et il avait bien raison… mais à 100 euros / kg  pour les tranches les plus chers, tu savoures.

J’ai acheté pour 24 euros, il y en avait pas beaucoup mais cela fond dans la bouche, une merveille !)

J’oublie beaucoup d’anecdotes. J’en retiens tout de même quelques-unes.

Comme celle des buveurs de bibine qui donnaient quelques pièces à l’Eglise à chaque petit verre de vin(largeur de 2 doigts).

Sauf qu’ils faisaient pratiquement tous les bars. Au final, cela donnait plus de 2 bouteilles / personne.

« Ce qui n’est pas mauvais pour le foie est bon pour la foi », dit-il mi souriant mi sérieux.

Ah c’était le bon vieux temps hein ! Maintenant on boit moins…

Tiens, ici, tu vois, ils venaient chanter devant la statuette de la vierge Marie.

D’ailleurs, remarque bien la vierge Marie tient un gobelet de vin dans ses mains.

Avec lui, n’y a pas de propos impersonnels. C’est le « je » qui prédomine.

Le « je »d’un vrai guide qui a vécu la majeur partie de sa vie dans sa ville. Les joies et les peines sont les siennes.

Il a passé la jeunesse dans ses rues avant de nous la raconter.

 

« Ici, on a construit des fontaines et vous voyez, la sortie d’eau, cella ressemble à une tête de lion.

Mais les femmes de la rue, les fortes qui venaient cherchaient l’eau, ont dit que c’était des chats.

Alors c’est des chats. Car il ne faut pas essayer de discuter avec les femmes hein. Oh pas celle-là.

Si tu t’en prends une, tu fais trois tours sur toi-même et tu goûtes le sol, je te dis.

C’est elles qui décident ici hé. Donc on l’appelle la fontaine aux chats.

Ne l’appelez surtout pas la fontaine aux lions ! »

 

Il nous dit qu’ici, ce sont les habitants qui nomment les choses.

 

« Quand c’est compliqué, on renomme les choses aussi, hein.

Tiens, ce pont, il s’appelle la libellule. Son nom de baptême était trop compliqué.

Alors on l’a changé.

[…]

Et la grue là, c’est Marie. Oh elle était belle Marie, c’était une jeune femme qui passait ici il y a longtemps, quand le port marchait encore.

Lorsqu’elle passait, il y avait plein d’accidents sur le chantier. Tout le monde se retournait !

Si moi, je me retournais ? Ah oui, comme tout le monde… hein ! Mais ne le dites pas à ma femme surtout, j’aurai des ennuis. Clin d’oeil.

Ah mais c’était une catastrophe pendant 10 minutes, plus personne ne travaillait, le patron ne savait pas quoi faire. Une ca-la-mi-té je vous dis, hé.

On passe de bons moments avec le personnage. J’en oublie, comme d’habitude, de prendre des photos.

Le temps n’est pas au beau fixe, ce n’est pas un drame. On continue la visite.

On rejoint le groupe d’espagnols et d’italiens dans un bar. Des Pinxos nous attendent… mais cela sera le sujet d’un autre article 😉

 

Bilbao, Phénix espagnole

 

La sidérurgie, fin des années 80 tombe comme le ferait un château de carte.  Le coeur de la cité portuaire est rouillant, pourrissant.

Rien ne pourra les sauver semble t-il. Ni la ville, ni les emplois.

Voilà le tableau. Noir et sombre. Noir et sombre comme les couloirs des mines de fer dans les collines alentours qui ont nourri la cité durant les années fastes.

Maintenant ils sont vides.

La ville a la foi mais les prières suffiront-elles ?

Alors que Madrid était, en 1992, trop occupée avec ses Jeux Olympiques, Bilbao se proposa pour accueillir le musée et Bilbao remporta.

« Guggenheim, c’était fou mais les transformations de Bilbao ne s’arrêtent pas la. Il y a eu le métro, l’aéroport, le port, le bâtiment des congrés… »

Il est vrai que les gens l’oublient mais la ville fit un grand et très cher pari. Mais comme au casino, c’est parfois en misant gros que l’on fait tomber la banque.

Cela a marché et notre guide ne tarit pas d’enthousiasme. S’il a pu trouvé un emploi, comme 6000 personnes directement et indirectement, c’est grâce à l’effet Gugenheim.

Un pari fou, osé, saupoudré d’une chance qui nous porte à croire que les coïncidences n’existent pas. Voilà ce qu’est Bilbao.

Bilbao est Guggenheim et Guggenheim est Bilbao. Ils sont devenus indissociables.