Voyage sur les lieux de la catastrophe en Ukraine – Tchernobyl

Sur les allées du passé, là ou le temps s’est figé sur nos images d’enfance, je marchais avec une feinte insouciance, ma personne poussée par un kaléidoscope d’émotions. 1986 fut l’année de ma naissance. 1986 fut aussi l’année du désastre. Tchernobyl. On ramène souvent certains Evènements à notre propre roue du temps, pour tenter, probablement, d’oublier ainsi la fragile insignifiance de notre existence. C’est mon cas.

“ Lorsque je vois une peluche abandonnée sur un lit, des dessins ou des livres scolaires, avalés par le temps et la poussière, laissés là, brutalement, dans la croyance que demain tout irait mieux, que demain serait pareil à hier, il m’est difficile d’imaginer la souffrance psychologique qu’implique de laisser derrière soi des pans entiers de sa vie sur les promesses d’un mensonge.”

Pourquoi remuer les poussières du passé, se demandent-ils ? Oiseaux bleus véhéments sur la toile virtuelle. Pourquoi la remuer, cette poussière, d’autant plus si celle-ci est radioactive… je ne savais pas qu’il fallait des raisons valables pour marcher sur les pas de l’Histoire. Chez moi, l’action est souvent antérieure à la réflexion. J’agis d’abord, j’avise ensuite. Peu m’importe l’avis des autres. Quand il s’agit d’une expérience qui nous permet de gagner en maturité, en recul, une expérience nous permettant d’élargir le champ de notre savoir, alors, il faut toujours décider et le faire pour soi. Voilà la raison pour laquelle ma trajectoire étrange, autant personnelle que professionnelle, m’amena sur ce territoire ukrainien, un peu kafkaïen, que d’aucun croient toujours condamnés à jamais.

Sur les pas de Tchernobyl

J’ai connaissance des chaines de ma propre ignorance. Comment se souviens-t-on des livres et des documentaires ? Si peu, si mal. Marquent-ils plus que le réel ? Celui que l’on voit, celui que l’on sent, celui que l’on ressent ? Si je voyais le monde ainsi, si le virtuel se suffisait à lui-même, je pourrai voyager en allumant la boite à images. La boite à miracles. La boite à mirages. Pourquoi marcher, pourquoi suer, pourquoi vivre ce qui nous attend au delà du pas de notre porte si l’ersatz d’aventure vécu par autrui nous suffit ? Hein, pourquoi ?

Je n’écris pas ici et ainsi pour que l’on m’admire. Je n’écris pas pour la postérité. J’écris simplement pour te donner envie de vivre. Vivre ton voyage. Vivre ta vie. Vivre tout court. J’écris pour que tu aies l’envie de te forger ta propre expérience, ton opinion, ton avis et, sans doute avant même cet aspect secondaire, j’écris avant tout pour moi-même. Pour ne pas oublier. Pour me pousser à la réflexion. Je suis ici comme un vieux qui radote mais, ici, je suis avant tout chez moi.

Les mots lus ont-ils plus de poids que les paroles de ceux qui ont vécu le drame ?

Intéressante perspective. Quelle témoignage plus fort que ceux qui furent là et qui le sont toujours pour témoigner. Témoigner du drame du passé et de l’espoir de l’avenir. Moi je pensais que les radiations les avaient en majorité tous tués. Tous. Ceux que l’on a jeté dans la fournaise mortelle sans les informer, comme les pompiers de Pripiat, puis les centaines de milliers de liquidateurs que l’on a chargé de nettoyer le site sans vraiment les protéger. Tous morts. Ou tout du moins une grande majorité. Tous sacrifiés pour une cause. Pour que cette catastrophe n’en amène pas une autre. Alors ils ont donné des minutes, des heures, des années de leur espérance de vie pour que nous, vous et moi, puissions savourer ces mêmes années, heures, minutes. Et certains de ces liquidateurs anonymes ont simplement tout donné. Par choix mais surtout par devoir. Mais ils ne sont pas tous morts. Néanmoins, comme on sait si peu de leur existence, de leur sacrifice, de leur souffrance, c’est comme si…

Autant certains lieux historiques ne portent en eux que l’écho de l’horreur dont nous sommes capables. Celle, innommable, qui nous rappelle que l’homme qui possède le talent pour composer une mélodie qui touche le plus profond de notre être, l’est tout autant pour industrialiser la mort. Autant, ici, on ressent, je ressens, davantage un vide. Comme une vie que l’on a déraciné brutalement.

Ici, on ne parle que d’un accident et de la bêtise humaine qui l’entoure. Une incompétence dans la préparation, dans la gestion, dans l’information de cet incident. Une merveille de l’administration soviétique. Le pinacle bureaucratique de l’absurde de son époque. Pensez, ils voulaient tellement éviter la panique que l’on a tranquillement laisser faire un marathon autour de la centrale pour 900 enfants le jour de l’accident. Tous ces hommes, ces femmes, ces enfants ont vécu les 30 premières heures comme si de rien. Ou parce qu’on jugeait, au fond, qu’ils ne valaient pas grand chose ? La sauvegarde des apparences passent avant la sauvegarde de l’innocence. Il y a tant à dire sur l’une des plus graves catastrophes nucléaires de notre temps. Cela reste encore si opaque pour nous tous. Derrière des fauteuils, dans le silence ouaté de chaires universitaires, on en est encore à compter les morts. Ah, zut, des difficultés d’évaluations statistiques ne permettent que d’imputer difficilement la cause d’un décès aux conséquences de Tchernobyl.  Ici on lit un impact de 5%, ici 13%, là on vous dira que, finalement, ce n’est pas si significatif. Ils avaient tellement de raisons de mourir en ce temps… Certes, entre la merde que l’on bouffe et la merde que l’on respire, allez savoir, les causes sont multiples. Monsanto, combien de divisions ?

J’ai encore en tête les paroles absurdes des scientifiques et politiques français nous assurant, avec gravité et une sincérité hypocrite, que les nuages radioactifs s’arrêtaient à la frontière. Ah ces nuages nocifs… nuages aussi dociles, invisibles et soumis que des attachés parlementaires.

Pendant 15 ans, la police de la pensée locale, aussi assurée que 2 + 2 = 5, ne reconnut que 56 morts. 56 ! A la louche, la réalité de ce mal invisible, qui ne se voit qu’aux crépitements de son compteur Geiger, ce n’est que quelques centaines de milliers de cancers en plus. Pas de quoi casser la troisième patte à un canard. Ici, à Tchernobyl, on n’utilise pas l’expression “quand les poules auront des dents”. Les poules, ici, portent des muselières. Comme ce le fut pour la vérité. Le fait qu’on nous nourrisse à la méthode Coué « je vais bien, tout va bien » comme de grands enfants immatures, est-ce de bon augure ?

On pourrait croire et attendre des représentants de l’autorité qu’ils aient appris de leurs erreurs mais les errances mensongères de Fukushima ne sont pas loin (source). La transparence des autorités à notre égard et la radioactivité ont cela en commun qu’elles restent invisibles.

L’arche de Tchernobyl

A noter qu’il n’est pas autorisé de prendre en photo le reste du site en fonctionnement ni les gens y travaillant.

 Il fut un temps, on a construit les Pyramides. Tombeau des pharaons. Là depuis des milliers d’années. Là encore pour autant. Le meilleur de l’ingénierie de l’époque.

Nous on vient d’achever une merveille industrielle. Une nouveau sarcophage pour le réacteur n.4 de Tchernobyl. 108 mètres de haut, 162 mètres de long, le poids de 3,5 Tour Eiffel en acier. Elle pourrait contenir la Statue de la liberté. Cette merveille industrielle est censée durer 100 ans. Un siècle. Rendez-vous compte. Une éternité. Un peu comme la radioactivité en fait. Une éternité. Le temps d’assainir et de nettoyer ce qui se trouve en dessous. Une arche. Tout un symbole. Est-elle censé sauver l’humanité de son penchant vers l’autodestruction ?

Un produit made in France, fruit de l’alliance entre BTP Vinci et Bouygues. Bon, on repassera sur l’estimation du coût :432 millions et le coût final de la réalisation :1,426 milliard d’euros. Au départ les français avaient été retenue car ils étaient moins chers. Environ 50 millions en moins par rapport à d’autres projets. Moralité : les français sont mauvais dans les estimations. En même temps, quand on a des politiques qui estiment à 15c le prix d’un pain au chocolat, cela peut se comprendre.

Les vestiges de Tchernobyl

Il y avait là-bas les fantômes d’un monde qui n’est plus. Celui de l’atome puissant, l’atome conquérant, l’atome invincible. Un monde qui n’est plus mais dont les mensonges d’hier nous hantent encore aujourd’hui.

C’est étrange d’être là. Face à ces bâtiments et objets de la vie quotidienne abandonnés. Ceux qui n’ont pas été pillés par la suite. Pensez, parait-il que certains ramènent des souvenirs radioactifs chez eux. La sélection naturelle doit être à l’oeuvre.

Notre visite se limite tout de même à un périmètres précis. Il ne s’agit pas de se promener librement sur un territoire plus grand que Paris et sa banlieue.

Lorsque je vois une peluche abandonnée sur un lit, des dessins ou des livres scolaires, avalés par le temps et la poussière, laissés là, brutalement, dans la croyance que demain tout irait mieux, que demain serait pareil à hier, il m’est difficile d’imaginer la souffrance psychologique qu’implique de laisser derrière soi des pans entiers de sa vie sur les promesses d’un mensonge.

D’un mensonge d’état.

Après cette tragédie, ceux qui ont été déplacés, ces oubliés de l’atome, ont du également souffrir des conséquences de la Perestroïka. La politique d’ouverture et de réformes économiques qui a mis à mal l’économie, les protections sociales et sanitaires et a conduit, au final, au démantèlement de l’URSS.


Théorie du complot

Un réalisateur ukrainien, Fiodor Alexandrovitch , a développé, dans un documentaire, la thèse que l’incident de Tchernobyl aurait servi à détourner l’attention de l’échec technologique du système de radio radar géant, les Duga. Système qui mettait en cause  Vassily Chamchine un apparatchik soviétique devenu par la suite Ministre des télécommunications de l’URSS jusqu’en 1989. Ce documentaire a remporté le World Cinema Documentary Grand Jury Prize qu festival de Sundance 2015. Durant la production de son film, le réalisateur a été visé par des tirs de sniper à Euromaidan. Il fut blessé. Son matériel fut détruit. Deux personnes se trouvant à ses côtés furent tuées par balles.

Fait marquants et étonnants concernant la catastrophe de Tchernobyl

La zone d’exclusion fait 300 000 hectares soit 3000 km2 . Un peu plus que Paris et sa banlieue (2800km2).
Sur plus de 600 000 liquidateurs ukrainiens, russes et biélorusses ayant participé au nettoyage, les estimations font étant d’environ 60 000 sont morts et plus de 100 000 handicapés. Les autres réacteurs de la centrale ont continué à tourner jusqu’en 2000. Moi je pensais que toute la centrale avait cessée de fonctionner au moment de l’incident. source

La vie sauvage, notamment les grands mammifères, a fleuri dans les zones contaminées et désertées par l’homme. « Cela ne veut pas dire que les radiations sont bonnes pour la vie sauvage, juste que les effets des habitations humaines, y compris la chasse, l’agriculture et l’exploitation forestière, sont bien pires. » source A tempérer car on n’a pas, ou en tout cas je n’en ai pas le souvenir lors des présentations, discuté des conséquences pour le monde végétale et les insectes. Mais, globalement, pour une espèce animale, la présence de l’homme est plus néfaste que les conséquences d’un incident nucléaire majeur.


Sur le toit du réacteur 4 qui a explosé, les doses estimés de radiation étaient de “10 000 à 12 000 röntgen par heure ; sachant que la dose mortelle est d’à peu près 400 röntgens en une année. “ En 2 min, vous receviez l’équivalent d’une dose mortelle de radiation.”
Les habitants de Pripyat, près de 50 000, ont été évacués plus d’une journée après l’incident et le jour de celui-ci, plus de 900 enfants ont participé, comme si de rien, au marathon de la paix en courant autour de la centrale.
La limite basse de contamination à partir de laquelle une décontamination est envisagée est de 400 Bq/m2  . La radioactivité et le volume des éléments radioactifs enfouis pour moitié sous le sarcophage et pour moitié restante sous d’autres décharges et ”d’un million de mètres cubes et une radioactivité de 14 000 térabecquerels”.
14 000 térabecquerels c’est 14 000 000 000 000 000 becquerels. (à comparer au seuil de contamination minimal de 400 Bq/m2)
250 000 personnes en Ukraine, Russie et Biélorussie furent, en tout, évacués suite à l’incident. Malgré tout, plus de 1000 revinrent habiter dans les zones contaminées.

Précautions à prendre et conseils lors d’une visite à Tchernobyl

  • Les sites dans la zone d’exclusion de Tchernobyl sont relativement sans dangers. Bon, je ne vous cache pas que ma grand-mère polonaise a poussé des cries quand je lui ai dit que j’allais là-bas (en même temps, pour elle, chaque voyage est un danger) Les doses de rayonnement cumulées subies durant notre présence sont en dessous du seuil de 1mSV. (la dose naturelle de radiation annuelle à laquelle nous sommes exposées et de 2mSV) Il est évidemment déconseillé de toucher et d’ingérer quoi que ce soit. (en même temps, si vous vous mettez à avaler de la terre de Tchernobyl, je ne réponds pas de votre santé mentale).On vous fera néanmoins signer une décharge de responsabilité par rapport à toute conséquence de votre visite. Je vous conseille de vous munir d’un compteur Geiger et de comprendre un min ce qui s’affiche dessus.
  • Quel est l’intérêt d’un voyage à Tchernobyl ? Ce qui m’intéressait personnellement c’est l’aspect social, environnemental, historique de l’incident mais aussi l’aspect photographique. Pas le fait de dire « je suis allé et je suis revenu vivant d’un site radioactif ». Je comprends néanmoins qu’on puisse être mal à l’aise avec ce site et qu’un tel voyage semble pour certains totalement absurde. Personne ne vous force à le faire. La décision de participer à ce reportage fut un choix personnel.
  • Peut-on manger au restaurant du site de Tchernobyl, lors d’une visite ? Oui, les produits viennent d’en dehors de la zone mais ce n’est pas le meilleur repas de ma vie…

On a deux passages en décontamination avec ces machines

  • Contamination à Tchernobyl : il est possible, fait fort rare, que vous deviez jeter vos chaussures et vêtements au retour (ou que vous les fassiez décontaminer par des produits) lors de l’un des deux contrôles à la sortie. Il n’y a pas eu de cas avec notre groupe.
  • Visite groupée ou visite individuelle : Si l’argent n’est pas le critère absolu mais bien l’expérience, je conseille, de préférence de, de prendre l’option de partir en agence avec un groupe restreint, en voyage privatif par exemple (on peut partir avec un guide à 2). Autant l’ambiance du groupe dont je faisais partie était très sympathique (fine équipe avec Thibault de Travel Me Happy et celle de Voyager Loin), autant, comme dans tout voyage de groupe, on a eu des retards avec les attentes le matin, le temps des check-ins. Si vous souhaitez absolument prendre le temps de faire des photos et des vidéos, un voyage privatif pourrait s’avérer être la meilleure des solutions.


  Liens, articles et livres utiles



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Ce voyage a été réalisé dans le cadre d’une reportage en partenariat avec l’agence Planet Chernobyl et la compagnie aérienne Ukraine International Airlines. Mon avis reste totalement indépendant.